VERS DES SABLES   
 
 
Mercredi 30 août 2006
Lundi 8h.
Bon, où est-ce que je me suis garée déjà ? ... Hier soir y avait pas de place dans la rue, je crois que c'est dans celle-ci ... non ... c'est l'autre là bas, je m'en souviens, il y a la boulangerie qui fait l'angle.
8h05.
Ah ! Évidemment, deux autres voitures ont décidé de prendre la mienne pour un jambon et de se la coller en sandwich. Je sens que ça va être une partie de plaisir pour sortir d'ici.
8h15.
Ouf ! Ça y est, je suis dans le flot de la circulation ... Et bien sur, derrière un bus. Il pue. Il s'arrête tous les dix mètres. La circulation est bien trop dense pour que je le dépasse facilement.
8h20.
Putaiiiin, voilà des travaux maintenant ! Pas de bol, je ne suis pas dans la bonne file.
Je patiente, ou presque… Je tapote nerveusement le centre de mon volant, là où se trouve l’avertisseur. La tension monte, la sueur commence à perler sur mon front, dans mon cou. Je mets mon clignotant, en espérant que mes compagnons de galère réagiront à ma détresse et qu’un saint homme (ou femme), apitoyé par ma mine défaite va me prendre en pitié et me céder sa place avec un sourire serein et le regard rempli de béatitude.
8h25.
Toujours pas de saint.
8h30.
Une jeune femme contemple mon désarroi au volant de son gros 4X4 bleu métallisé toutes options, jantes alliage, freins ABS et phares directionnels. Ses yeux globuleux se dirigent alternativement entre moi et l’avant de sa voiture.
8h35.
Je vois clair dans ton jeu ma jolie ! Tu veux pas me laisser passer mais tu as la trouille de faire une éraflure dans ta magnifique carrosserie. Tu as peur que Popol t’engueule et ne te confie plus sa carte bleue pour avoir fait subir les derniers outrages au précieux carrosse qu’il t’a payé afin que tu lui fiches la paix pendant qu’il rend visite à sa maîtresse.
T’es trop pathétique ma grande !
J’aimerais pas être à ta place.
C’est bon, vas-y passe, c’est tout ce qui te reste de toute façon.
8h40.
Alléluia ! Un saint ! Un saint dans un véhicule utilitaire EDF.
Et la lumière fut !
Soulagée, je me coule dans le flot de la circulation. Enfin ! Je me sens acceptée. Acceptée par toute cette faune vrombissante, fumante et tonitruante. Acceptée dans ma dimension urbaine, je suis le chaînon manquant de cette chaîne élémentaire d’automobiles coulant dans la même direction pour se répandre dans les parkings et déverser ses microparticules qui se réfugient à la hâte dans les immeubles voisins.
8h50.
Voilàààà ! Je rentre sur le parking. Il y a du monde on dirait.
8h52.
Pas de place, je refais un tour.
8h55.
Toujours pas l’ombre d’une place. Je vais tenter ma chance dans les ruelles adjacentes.
9h05.
Ça c’est de la place ! Coincée entre un container bourré d’ordures et une camionnette à moitié désossée. Chapeau le quartier ! Je vais pas être tranquille de la journée moi ! Tant pis, de toute façon j’ai pas le choix, je suis déjà en retard.
9h15.
Ben voilà ! Le sermon patronal est terminé. D’habitude il est plus long, plus moralisateur, parsemé de paternalisme avec une petite pointe d’hystérie qui ajoute une petite note lyrique.
Je regagne mon poste.
 
…Besoin de chlorophylle d’un coup.
 
 
 
 
 
Mercredi 9 août 2006
 
 
Bon, aujourd’hui, je vais oser vous parler ! Je vous invite dans mon univers. Vous aller voir ! Oui, j’ai bien dit : voir. Vous ne serez pas déçu.
 
Vous pensez que mon univers est limité ? Il l’est ! Tout autant que le vôtre.
Vous pensez que je n’ai pas de chance ? Bah ! Ça dépend des jours. Et vous ?
Vous pensez que j’ai beaucoup de courage ? Bof ! Pas plus que vous ! Je ne suis qu’un homme après tout. Evidemment, j’ai une petite particularité par rapport à vous. Hé oui ! J’ai onze doigts de pieds !... Mais non, c’est pour rire ! Je n’ai jamais vu quelqu’un avec onze doigts de pieds. En fait, je n’ai jamais vu quelqu’un. Voyez-vous (encore ! C’est une manie) ça va faire bientôt cinquante ans que je suis aveugle.
 
Oh, je vous en prie ! Ne faites pas cette tête ! Je sens votre malaise. L’acidité moite de vos effluves témoigne de votre gène. Les odeurs ne trompent pas.
Tenez ! Je suis certain que mon répertoire olfactif est beaucoup plus important que le vôtre. Chaque chose, chaque personne possède sa propre odeur. C’est une note unique.
 
L’odeur de votre embarras me rappelle celle de mon oncle Albert quand j’étais petit. Le pauvre homme n’a jamais su me parler. Pour me dire quelque chose, il s’adressait toujours à ma mère en parlant de moi à la troisième personne. Il devait avoir un problème de vue ce type pour ne pas s’apercevoir que j’étais là. Ma mère sentait la maison, une odeur aimée, reconnaissable entre toute. C’était une odeur chaude, un parfum d’épices en vrac, c’était l’odeur de chez moi.
Mon père, lui, traînait toujours avec lui l’odeur âcre du tabac à pipe. Elle imprégnait ses vêtements et sa peau. Je le sentais s’approcher de moi avant même qu’il me mettre la main sur la tête pour me frotter les cheveux en me traitant affectueusement de « galopin ».
Mon petit frère sentait le lait caillé quand il était bébé. Enfin, dans le meilleurs des cas ! Parce que souvent… Enfin, vous voyez ce que je veux dire ! Les couches jetables n’existaient pas encore. Plus grand, il sentait l’herbe et la terre en raison de sa grande activité ludique. Bien entendu, j’ai été le premier à découvrir qu’il avait fumé en cachette sa première cigarette. Bien entendu, j’ai été le premier à le dénoncer à mes parents, pour son bien évidemment. Et bien entendu, je m’en suis mordu les doigts en l’entendant pleurer.
 
J’ai rencontré ma femme parce qu’elle sentait le printemps alors qu’on était au mois de novembre. Ah ! Magie du parfum chimiquement créé dans le seul but de faire perdre la tête à de pauvres hommes sans défenses. C’était un savant mélange d’hespéridés, de jasmin, de rose, d’iris de Florence, de vétiver Bourbon, de cèdre de Californie de musc et de cuir de Russie. Bien entendu, je profitais de mon don pour l’éclabousser de mon savoir en lui énumérant ce florilège de senteur qu’elle transportait avec elle. La petite chérie en fut éblouie. Elle me tomba immédiatement dans les bras. Enfin, presque ! Il s’est quand même écoulé quelques semaines avant que je me permette de soulever son petit corps gracile. Oups ! J’allais oublier. Le parfum de ma femme est Anaïs Anaïs de Cacharel.
 
C’est fou ce que notre fils m’a rappelé mon frère lorsqu’il était bébé ! Sauf qu’au fur et à mesure qu’il grandissait il ne sentait pas l’herbe et la terre vu que nous vivions en appartement. Non ! Lui, sentait plutôt le savon, la gouache et la pâte à modeler. Pour ce qui est de sa première cigarette, je crois qu’il a été assez malin pour en dissimuler l’odeur par d’autres du genre, chewing-gum et eau de toilette ! Hum ! …Connaissait son père ce p’tit.
 
Bon ! Je vais vous laisser. Il faut que je rentre. Ce soir, avec ma femme on garde notre petit-fils pendant que ses parents sont au restaurant.
Il a cinq mois.
C’est fou ce qu’il me rappelle mon frère et mon fils quand ils étaient bébés !
 
Dimanche 20 novembre 2005

Ouais ! Cette souris-là, je l’avais déjà repérée la semaine dernière dans la rue d’Italie.

Dame ! C’est qu’elle passait pas inaperçue la donzelle, malgré sa petite taille, avec son petit nez retroussée et ses yeux vifs. Elle marchait le long du trottoir. Sa démarche sautillante et nerveuse me promettait des instants de purs délices.

 

Ça faisait maintenant une semaine que je réfléchissais sur la manière avec laquelle j’allais l’aborder.

J’ai d’abord pensé à la manière directe, lui faire front. Mais, une créature pareille, tellement menue, si craintive, je risquais de lui faire peur et de la voir disparaître pour toujours.

J’ai ensuite pensé éveiller son intérêt en lui offrant de manière anonyme les mets les plus délicats et les plus raffinés que je disposerais devant sa porte préalablement repérée. Mais la recherche de ces mets et de la porte risquait d’être longue et fort coûteuse.

J’ai eu aussi l’idée de l’épier, d’observer ses habitudes, sa façon de faire, ses gestes afin de m’en imprégner, de pénétrer son intimité. Mais la frustration inévitable engendrée par cette stratégie risquait de m’entraîner dans les affres rédhibitoires du non passage à l’acte.

 
Alors j’ai attendu.

J’ai attendu que l’inspiration vienne, que la source rejaillisse, que le temps me laisse le temps de goûter encore une fois au plaisir inégalable de l’acte le plus jouissif qui ait été donné à tous ceux de mon espèce. Oui ! Nous sommes tous autant que nous sommes les esclaves consentant de nos pulsions. Oui ! Malgré mon âge presque canonique, je me sens encore des ardeurs de jeune minet aux dents longues.

 
C’est décidé ! C’est pour ce soir !
 

Je la vois…elle est seule…je la suis discrètement…elle se retourne souvent, il va falloir jouer serré.

Elle est toute en grâce. Les ondulations de ses hanches laissent présager un doux programme, j’en salive d’avance !

Elle n’est plus très loin.
Elle ne m’a pas vu.
Elle continue son chemin, confiante.
Je m’approche à pas feutré…
Je peux sentir son odeur…
Une odeur fraîche et suave.
J’allonge la foulée…
Puis…

Je fonds sur elle avec la rage du prédateur affamé, elle pousse un cri strident. Je saisi son cou dans ma gueule et la secoue violemment jusqu’à ce qu’elle ne crie plus.

 

Ce fut bref. Ce fut violent mais rapide. Pour un chat de presque dix ans, je m’en sors bien, j’ai de l’expérience, la technique est rôdée. Et puis, c’est ce que ma maîtresse attend de moi. Mais je n’ai toujours pas compris pourquoi elle hurlait chaque fois que je lui remettais le cadavre d’une souris à ses pieds !

 
 
 
 
 
 
Vendredi 18 novembre 2005

Cette gymnopédie...C’est une musique qui surgit pendant mes longs moments merveilleusement égoïste de dialogue avec mes rêveries.

 

Des images sépias viennent se coller à des souvenirs embrumés. Une petite pièce, des meubles bons marchés, une vieille tapisserie surchargée d’arabesques aux couleurs chaudes, une table épaisse avec une nappe en plastique. Je suis chez ma grand-mère. Les images sépias sont celles de vieilles photos dégotées dans une vieille boite à gâteaux en fer blanc rangée dans un tiroir. L’une d’entre elles représente mon arrière grand-père en tenue de poilu, une autre le montre avec mon arrière grand-mère. Ils posent pour cet instant d’éternité. Mes yeux les voient et ne les ont pourtant jamais vu. Ils contemplent le regard de mon aïeul…le même que mon père. Tout le monde trouve que j’ai les yeux de mon père. Je sais maintenant de qui il tient les siens.

 

Autre rêverie, et toujours cette gymnopédie. C’est une autre époque. Un clapotis, le reflet du soleil sur la rivière, des ombres douces, le fil de l’eau tissé par une barque blanche. A son bord, un couple. Elle, longue robe blanche à petites fleurs bleues, elle arbore un sourire insouciant avec ce qu’il faut de discrétion pour afficher un bonheur tout neuf. Elle tourne distraitement son ombrelle contre son épaule tout en réajustant sa voilette avec son autre main. Lui, costume clair et canotier, en bras de chemise, il rame sans effort dans le courant lent et régulier. Il la dévore du regard, il goutte des yeux chaque parcelle de son corps, il ne sait plus si c’est l’ombrelle qui tourne où si c’est lui qui est pris de vertiges. On se croirait dans un tableau de Renoir. Ce n’est pas encore la guerre…mais elle arrive.

 

En cet instant encore, il la caresse de son regard bleu.

Je connais ses yeux.
 
Et toujours cette gymnopédie…
 
Mardi 15 novembre 2005


Il fait froid dans le désert. La nuit glacée remplit le cœur du petit homme bleu. Il scrute avec attention les milliards d’étoiles qui scintillent au-dessus de lui. Il a envie d’être seul. Il s’est éloigné des siens qui se sont rassemblés autour d’un grand feu. Ce soir, c’est sa nuit.

Perché au sommet de la dune, il repense à son rêve. Il le rend tellement différent des autres.

Petit homme bleu rêve d’avoir un ami pour lui tout seul. Un petit homme lui aussi, qui viendrait des étoiles. Un petit homme qui saurait prendre soin d’une rose et qui saurait apprivoiser un renard.

 

« Absurde ! » ne cesse-t-on de répéter autour de lui. « Ce n’est qu’une histoire et rien de plus ! Tu ferais mieux d’aider ton père à garder ses chèvres ! ».

Petit homme bleu se sent seul.
 

Il contemple les étoiles et croit apercevoir l’allumeur de réverbère dans la constellation du cygne. C’est une étoile filante ! L’apparition ne dure qu’une fraction de seconde.

Puis tout s’apaise. Tout redevient immobile. L’éternité a de nouveau repris sa place dans l’univers. Tout fonctionne à merveille.

 

Perché au sommet de la dune, petit homme bleu voudrait un ami différent des autres. Un cœur simple et sincère.

Derrière lui une petite voix retenti comme un souffle :  « S’il te plaît ! Dessine-moi un mouton ! ».

 
 
 
 

« Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve ».

                                            Antoine de Saint-Exupéry.

 
 
 
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