VERS DES SABLES   
 
 
Dimanche 19 février 2006
Extrait d’un article paru dans le journal « Nouvelles du matin » le 15 mai 2005.
 
« Hier soir, vers vingt trois heures, deux corps ont été retrouvés sans vie dans l’atelier du peintre Jean-Baptiste Krémin. Il s’agit du peintre et d’un de ses modèles, Mademoiselle Sonia Hermann. Les éléments de l’enquête tendent à montrer que Mademoiselle Hermann est morte étranglée et que Monsieur Krémin s’est donné la mort.
L’alerte a été donnée par la colocataire de Mademoiselle Hermann.
Rappelons que Jean-Baptiste Krémin était un peintre réputé… »
par chris2lire publié dans : Lilith
Dimanche 19 février 2006
Les couleurs s’amoncelaient sur le tableau. Jean-Baptiste travaillait par grands aplats agrémentés de petites touches de lumières et d’ombres.
 
Lilith tenait sa victime à sa merci. Son regard enjôleur et cruel dominait le pauvre hère qui courbait l’échine, vaincu et déjà damné. Son corps terne tranchait avec la beauté lumineuse du démon. C’était comme si il avait déjà atteint le royaume des ombres. Son visage reflétait la souffrance d’un cœur épris d’un rocher. On y lisait la peur d’être rejeté par l’objet de son désir, la souffrance de ne pas être à la hauteur de son amour, la tristesse de n’être finalement que ce qu’il était.
 
En face, il y avait Lilith ! Superbe créature nimbée d’une aura mystique. Le corps gourmand, les hanches pleines, une attitude à la fois nonchalante et provocante qui dénotait un mépris pour la vile créature qui rampait devant elle.
 
L’œuvre que Jean-Baptiste avait tant désiré allait bientôt être achevée.
Lilith ne le harcèlerait plus !
Il l’avait domptée !
Il l’avait vaincue !
Il se sentait libre !
 
Il se retira soudainement du devant de la toile comme un homme esquive un coup de fouet. Il prit un air triomphant qui le fit paraître plus jeune.
C’était fini !
Sonia, toute excitée, demanda à voir le tableau. Jean-Baptiste l’invita à prendre part au spectacle à ses côtés. « Mon Dieu ! Comme c’est beau ! Et puis il y a tant de force dans votre tableau ! – S’enthousiasma Sonia.
- Oui ! J’ai fini ! Cette fois, c’est terminé ! – Répondit Jean-Baptiste soulagé.
- Fichtre ! Ça me fait quand même drôle de voir mon corps et mon visage ainsi mis en scène ! Et vous avez introduit un autre personnage également ! – Sonia regarda de plus près – Mais ! C’est vous ! Vous avez fait un autoportrait saisissant ! »
Jean-Baptiste avança vers le tableau, incrédule : « Que dites-vous ?
- Je dis que vous avez réalisé un magnifique autoportrait en la personne de ce pauvre homme  si pathétique ! »
 
Jean-Baptiste n’en croyait pas ses yeux ! Comment avait-il pu ne pas s’en rendre compte ! Il contemplait cet homme sur la toile, c’était bien lui ! Il examinait maintenant son visage tordu par la douleur et l’amertume, ses yeux n’étaient plus que deux cavités où flottaient deux pupilles vides et sans énergies, ses cheveux étaient blafards et flétris.
 
Sonia, elle, offrait un visage radieux. Jean-Baptiste était un excellent peintre qui n’hésitait pas à payer de sa personne. Il n’en avait que plus de mérite. Elle était ravie d’avoir poser pour lui.
Jean-Baptiste se retourna vers elle. C’est alors qu’il l’a vi !
Lilith était devant lui ! Elle le regardait d’un air victorieux.
Elle l’avait vaincu ! Elle lui avait tendu un piège, et lui, pauvre demeuré, ne l’avait même pas vu ! Jusqu’au bout il pensait l’avoir dominée, mais non ! Non ! Tout n’était que supercherie et faux-semblant ! Elle l’avait manipulé avec adresse pour qu’il croie qu’il était le plus fort, et au dernier moment elle lui avait donné le coup de grâce. Cette diablesse était d’une perversité inouïe !
 
Il n’y avait plus qu’une solution !
 
par chris2lire publié dans : Lilith
Mercredi 15 février 2006
Jean-Baptiste était satisfait. Son tableau avançait, il savait maintenant où il allait. Il n’était plus angoissé par la recherche de Lilith. Désormais, elle était à sa merci, elle ne lui échapperait plus, il l’avait cerné. Son travail d’approche avec les multiples croquis de la succube avait porté ses fruits.
 
Sonia était soulagée de voir Jean-Baptiste avec cet air serein après l’atmosphère lourde du jour précédent. Elle se sentait détendue et en sécurité. Elle reprenait plaisir à se glisser dans la peau d’une icône.
Jean-Baptiste s’autorisait même quelques instants de repos. Ils en profitaient alors pour siroter un café tout en bavardant. Le seul regret de Sonia résidait en l’entêtement superstitieux de Jean-Baptiste à ne pas dévoiler son travail en cours à qui que ce soit. Elle ressentait une légère frustration qui disparaissait rapidement lorsqu’elle songeait qu’elle aurait la primeur du tableau une fois terminé.
 
« Je vous trouve en forme ! Votre tableau avance bien ? – dit Sonia.
- J’éprouve une grande satisfaction. Presque la satisfaction d’une mission remplie ! – Répondit Jean-Baptiste.
- Dites-moi ! Lilith ! C’était une commande ou un vieux rêve ?
- Plutôt un très vieux rêve ! Je lisais beaucoup d’histoires fantastiques lorsque j’étais enfant. C’est ma mère qui m’a initié aux histoires de magiciens, de sorcières, de démons et de succubes. Ma mère était une femme douce et d’une grande beauté. Elle me fascinait. Je l’aimais tellement qu’elle pouvait faire de moi ce qu’elle voulait. Un jour, en feuilletant un livre illustré j’ai vu le portrait de Lilith, la reine des succubes, j’ai eu un choc ! C’était le portrait de ma mère trait pour trait ! Cette image m’a poursuivi toute ma vie ! Il fallait que je fasse ce tableau ! Il fallait que je donne à Lilith un visage neutre, inconnu !
- Pourquoi avoir tant attendu ?
- Ce n’est jamais facile d’effacer le visage de sa mère, même si il est sur le corps d’un démon ! - Sonia pouvait aisément le concevoir.
- qu’allez-vous faire maintenant que vous avez réalisez votre rêve ?
- Mais peindre voyons ! Je ne sais faire que ça ! – Dit-il comme une évidence.
- Et quand pensez-vous que je pourrai admirer votre œuvre ?
- Demain ! » Affirma Jean-Baptiste après une brève réflexion.
par chris2lire publié dans : Lilith
Dimanche 12 février 2006
Jean-Baptiste était nerveux. Le contrôle de sa création lui échappait. Lilith prenait possession de Sonia qui en échange, lui donnait vie. Il devait absolument commencer sa peinture avant qu’il ne soit trop tard !
Il devait exercer le peu de contrôle qui lui restait encore. Le pinceau était son allié ! Lilith ne pouvait rien contre lui, il le sentait, l’imaginait, il l’espérait.
 
Il était tôt, Sonia n’était pas encore arrivée, Jean-Baptiste avait passé une nuit affreuse peuplée de chattes en chaleur et de fauves à l’énorme dentition ensanglantée.
Il installa une grande toile sur le chevalet, choisit quelques pinceaux et commença à préparer ses couleurs.
Lorsqu’il fut prêt, il traça quelques lignes de fuite sur la toile avec de l’ocre rouge diluée. Il situa approximativement Lilith avec un autre personnage. Il réfléchit un instant. Oui ! C’était évident ! Lilith se devait d’être représentée dans le plein exercice de ses charmes et de ses sortilèges !
Jean-Baptiste s’enthousiasma pour ce projet. Il repris confiance en lui. Non ! Lilith ne serait pas la plus forte ! Maintenant, il savait comment il allait la dominer !
 
Sonia trouva Jean-Baptiste torse nu qui s’agitait frénétiquement avec un large pinceau devant une grande toile. Il avait un regard halluciné et de grands gestes brusques. Il ne s’apercevait même pas de sa présence. Elle sentait que quelque chose clochait. Elle s’installa sur sa chaise et attendit les instructions du peintre. Il ne dit pas un mot. Elle remarqua la silhouette dessinée sur la toile et calqua sa pose sur elle. Elle ressentit alors un malaise qui ne la quitta pas tout au long de la séance.
par chris2lire publié dans : Lilith
Jeudi 9 février 2006
Le crayon glissait sur le crob-art dans des mouvements rapides et nerveux. Le son qui s’en échappait était le seul à briser le silence sépulcral qui régnait dans l’atelier.
Jean-Baptiste était tout entier tendu vers sa création. Son visage immobile avait les traits tirés par un effort intérieur, seuls ses yeux perçants dansaient une sarabande diabolique inspirée par les jeux d’ombres et de lumières qui donnaient vie au corps de Lilith.
 
Jean-Baptiste pensait avoir trouvé une perspective idéale pour son tableau. Le décor était mentalement planté. Lilith devait avoir une présence animale, charnelle, elle devait être provocante avec une sensualité exacerbée qui devait suggérer avec habileté l’ardeur des sens.
Oui ! Le tableau suinterait le sexe, la débauche et la violence de la beauté sauvage. Oui ! Il aurait des remugles de musc, de sueur, de métaux lourds enrobés d’un entêtant parfum de jasmin et de rose dont quelques pétales ventrus offriraient un écrin soyeux aux âmes damnées. Oui ! L’œil contemplerait sans pudeur la chair offerte autour du sexe frémissant de Lilith. Oui ! Sa peau lumineuse attirerait les regards comme la lumière attire les papillons.
 
Il faisait chaud dans l’atelier. Il était près de midi. Sonia avait la gorge sèche et rêvait d’un verre d’eau. Peu à peu, le rêve se fit omniprésent jusqu’à envahir ses pensées. Son rêve se mua en cauchemar et la poussa à réagir : « Monsieur Krémin ? Pourrions-nous faire une pause s’il vous plaît ? » Mais Jean-Baptiste savait se couper du monde quand il travaillait, il n’entendit pas sa requête. Elle attendit un moment puis vexée de n’avoir pas été entendue et furieuse de laisser entrevoir une faiblesse, elle haussa la voix : « Monsieur Krémin ! J’ai très chaud ! J’aimerais aller me rafraîchir ! S’il vous plaît ! » Cette fois Jean-Baptiste sursauta. Cette manière de le remettre brutalement en contact avec la réalité l’irrita quelque peu : « Mais enfin ! Je croyais que vous étiez capable de garder la pose pendant plusieurs heures !  - Dit-il.
- Et c’est exactement ce qu’il s’est passé ! Ça va faire trois heures que je prends des poses de contorsionnistes ! Maintenant, j’ai très soif ! Et je commence aussi à avoir faim ! »
Jean-Baptiste pris un air contrarié : « Ecoutez ! J’ai pratiquement bouclé ma série de croquis pour ce matin, pourriez-vous faire un petit effort afin que je termine celui-ci ? »
Sonia n’en revenait pas ! « Hey ! Je ne suis pas un bout de toile moi ! Encore moins une photographie ! Alors je vais me lever de ce siège et je vais m’offrir un grand verre d’eau fraîche que je vais déguster lentement tout en savourant le bonheur de sentir mon corps endolori se libérer de sa gangue statuaire ! »
 
Jean-Baptiste en resta muet de surprise. Pas tant par l’aplomb de Sonia que par son regard, son attitude. Pendant un bref instant, il a cru qu’une panthère s’apprêtait à lui bondir dessus. Lilith était un animal sauvage, entièrement dominée par ses pulsions ! Jean-Baptiste goûtait tout à la fois sa grâce féline, les ondulations reptiliennes de son corps, ses yeux de rapace dont la froideur incandescente et la dureté cristalline l’hypnotisaient.
 
Lilith était là, devant lui !
par chris2lire publié dans : Lilith
 
 
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